Archive for October, 2011

Sunday, October 23rd, 2011

Quam superioris belli furore

Soir de pleine lune. On m’a dit un jour que les Japonais voient un lapin dans la lune. C’est tout ce que j’y perçois depuis, et j’en ai marre. Il m’a toujours gêné ce lapin tordu. Aujourd’hui, j’ai décidé de l’observer longuement avec un esprit ouvert. J’ai bien regardé et enfin, j’ai vu autre chose. L’image s’est révélée à moi tout d’un coup sans effort, ni préméditation. J’ai beau chercher à n’y voir qu’une illusion passagère, j’ai cligné des yeux plusieurs fois et maintenant j’en suis tout à fait sûr. Je vois positivement le visage d’une femme les yeux fermés, entrain de jouir.  C’est très clair. Ses sourcils sont froncés et le bas de son visage est calme et serein. Sa bouche décrit un « o ». Mais pas un « o » fermé comme dans « trop », mais ouvert, comme dans « encore ». Pour le reste de mes jours, je pourrai voir cette femme dans les tracés de la géographie lunaire, et fuck le lapin.

À trente centimètres d’écart dans le ciel, un astre luit. Ou bien est-ce un banal avion? Je le regarde avec insistance pour le voir grossir, mais je suis distrait par un groupe de prêtres qui passe. L’un d’eux devance les autres en parlant à son cellulaire. Je ne l’entends pas, mais je vois à ses gesticulations qu’il est Italien. Les locuteurs de cette langue ont besoin de leurs mains pour s’exprimer convenablement. Ce n’est un secret pour personne, et le téléphone n’y change rien. Si une main tient l’appareil et la seconde est occupée à porter quelque chose comme un livre, ils doivent déposer leur charge pour complémenter leur discours d’une gestuelle expressive, même si leur interlocuteur ne les voit pas. Surtout s’ils s’impatientent et s’animent. Parfois, il faut les deux mains pour bien s’exprimer en italien. Mon prêtre va et vient et s’exprime à une seule main, calmement. Les autres ecclésiastes avancent avec lenteur. Tous avec une démarche identique. D’abord, le talon se pause lourdement sur le sol avec le pied ouvert comme une ballerine, puis le genou se raidit et enfin le tronc balance vers l’avant (comme un canard). Moins qu’un exercice, plus paresseux et moins engagé qu’une balade, il s’agit d’une oscillation pataude et apathique. Une sorte de balancement  sur place où l’avancée paraît accidentelle, une occurrence involontaire qui relève de l’élan de groupe. Comme les moutons d’une horde suivent le courant, l’expression de l’inertie collective répond grossièrement à l’impulsion qui consiste en une impossibilité de reculer. Le vent n’offre aucune résistance. Sinon, je crois bien qu’ils arrêteraient de se mouvoir.

Un vendeur de fleur interrompt ma fascination. Il s’arrête devant moi et me cache les prêtres. Il a l’avantage de la jeunesse, alors je le regarde. Ses yeux sont clair, son geste est vif, son regard effervescent. On entame une conversation. Il est à Rome depuis deux mois seulement, mais semble maîtriser l’italien mieux que moi. Il est seul au pays. Sans famille, ni frère, ni cousin. Il est venu d’Inde pour faire des sous, puis compte retourner. Combien de temps va-t-il rester ici? Il sourit sans répondre. Une équipe de tournage bloque la circulation. Elle se concerte au milieu de la piazza pour planifier les angles et les mouvements de caméra. Je donne deux euros au fleuriste qui insiste pour me donner trois roses. Je les refuse par deux fois, trois fois. Il cède enfin et dépose tout son bouquet pour me parler un peu plus longtemps. Il répète sans morosité, ni mélancolie qu’il est sans famille ici, et je commence à mesurer le poids du vide qu’il ressent. Il croit que je suis italien. Je le détrompe. Que je sois Canadien-Égyptien ne l’engage pas du tout. A-t-il des amis indiens? Non, aucun. Où dort-il? Il répond d’un geste vers le grand espace vert. Je lève les bras vers le ciel pour signifier « à la belle étoile?». Il fait oui de la tête. C’est froid, non? Il dit non en souriant. Il est jeune, ne s’inquiète pas trop, ne pense pas au futur. Il répète que c’est difficile sans sa famille. Il ne connaissait pas ce mot en italien « di-ffi-chi-lè » au début de notre conversation, me l’a fait répéter plusieurs fois. Je lui ai expliqué. Maintenant, il l’utilise dans chaque phrase. Il continue de sourire. L’équipe de tournage avait disparu mais elle revient. L’un du groupe pointe le doigt dans ma direction sans me viser. Les voitures dans la rue s’impatientent contre les rangées de camionnettes de Cinecittà qui bloquent la circulation. Ils font un tintamarre assourdissant en guise de protestation. Je lève les yeux au dessus du jeune indien. Il sent que mon intérêt pour lui décroît, pourtant je voulais juste regarder la lune, maintenant beaucoup plus petite, et tenter de distinguer la femme à l’orgasme. Il ramasse ses fleurs, je lui serre la main. « Buona fortuna ». Il répond « Buona fortuna ». À l’ouest de la lune, brûle une boule de feu plus grosse que celle de tout à l’heure. Cette fois, je la fixe et vois qu’elle bouge. Ça ne pouvait pas être une étoile. Seulement un autre avion qui atterrira à Rome. Peut-être transporte-t-il de futurs vendeurs de fleurs de l’Inde ou d’ailleurs. À l’est, Vénus brille avec ardeur et pourrait tromper un observateur naïf. Formant un triangle isocèle avec Vénus et la lune, un nouveau vendeur de fleur apparaît. Peut-être a-t-il été aiguillé par le précédent vers moi, donneur de deux euros contre une conversation. Je lui souris en baissant les yeux pour le décourager. Il continue sans s’arrêter. De l’équipe de Cinecittà reste deux travailleurs qui étalent des rails pour un « traveling » de caméra. Ils s’y reprennent à trois ou quatre fois par segment de rail qu’ils alignent et aplanissent à l’aide de bouts de bois. Bien que l’air se soit rafraîchi, l’un d’eux retire son chandail et se dirige vers le camion, alors que l’autre s’assoit sur des boîtes marquées au nom de la célèbre société de film. Heureusement, j’ai apporté un chandail.

Avant de rentrer, je jette un dernier coup d’œil du belvédère. Tant d’argent englouti dans ces monuments romains à travers les âges et pas de toit pour un indien affamé. Avant de fermer les yeux pour s’endormir sous les arbres ce soir, il aura peut-être une pensée pour sa famille. Surtout s’il a froid. Ils ont recommencé lentement à pauser les rails sans dire un mot. Je les sens fatigués. La nuit leur sera longue. Mais qu’est-ce qu’ils tournent au fait? Peut-être le film de Woody Allen, que je regarderai l’hiver prochain à l’abri des trottoirs enneigés, bien au chaud avec mon chat sur les cuisses et mon amoureuse sur l’épaule. Y a pas de justice.

Thursday, October 6th, 2011

Gianicolo

Les ombres des chauves-souris sillonnent l’espace éclairé précédant le champ arborescent qui sépare de la vue en plongée sur Rome. Ces petits monstres volants se distinguent par leur vol spastique et leur zigzag aérien, comme des hirondelles bourrées d’amphétamine. Sans répit, elles chassent les moustiques à leur heure de sortie et se les bouffent à la pelle. Combien d’insectes doivent-elles avaler pour se repaître? 50, 100, 10? Toutes celles qu’elles ratent dans leur course effrénée semblent me talonner, tournoyer autour de mes jambes et me torturer les mollets qui pendent de la balustrade en oscillant et en battant l’un contre l’autre dans un clappement sourd, peut-être comme feraient les cloches de San Pietro galbées d’épais caoutchouc congolais. Le ciel exprime ces teintes crépusculaires et rappelle les variantes surréelles des tableaux de Magritte. Je glougloute déjà le fond de ma Franziskaner en levant les yeux sur Garibaldi triomphant sur son cheval aux hanches gonflées. Deux femmes se bécotent discrètement, exultant au rythme des flashs successifs d’autoportraits numériques qu’elles multiplient. Puis elles contemplent leur image et glapissent comme des poules. Je partage leur joie à distance en les regardant avec un plaisir inexpliqué. Peut-être éprouvant de la solidarité pour leur état minoritaire et opprimé; comme j’éprouve de la sympathie pour les sans-papiers nigérians ou les bonnes philippines, ou les asiatiques revendeurs de babioles paralysés par le règlement de Dublin. Malgré le crépuscule qui soustrait ces dernières lueurs, des voitures s’arrêtent, parfois des taxis. En émergent des touristes plutôt vieux qui se ruent vers la rampe, les yeux rivés sur les formes évanescentes de la ville, pointant en direction des clignotements et en nommant le Colisée, le Panthéon ou la piazza Venezia qui continuent de trôner dans la pénombre. Au bout de quelques instants, ils retournent au conducteur qui les attend pour attraper la réservation qu’ils auront faite dans un restaurant recommandé par leur guide. Un homme seul approche. Après avoir regardé longuement les lumières lointaines du soir naissant, il finit par se hisser sur la balustrade et comme moi, heureux mais seul, balance ses pieds croisés suspendus dans le vide, en attendant de décider ce qu’il fera de sa soirée.