Tous les quelques jours, en marchand sur Quattro Venti, je croise un vendeur de bricoles itinérant. Ils sont pour la plupart Nigérian dans mon quartier. Je traverse la rue Francesco Busiri, quand du haut de la pente je vois ce type à casquette me sourire. Il approche avec urgence et je ralentis légèrement le pas. Je lui rend son sourire mais lui laisse comprendre aussitôt que je n’ai besoin de rien. Je continue à marcher lentement et il fait quelques pas avec moi. _« mutandine? Non hai bisogno di mutande?» _« No Graziè. » Il insiste un peu pour que j’achète ses calçons, mais sans conviction. Il semble bien parler l’italien. Je lui demande d’où il vient. « Nigeria » me dit-il avec ses cils retroussés. Il a l’air sympa et engageant et je crois qu’on a tous deux envie d’un brin de conversation. J’explique que je suis du Canada et mon italien est limité. « I can hear you if you speak English. In my country we speak English and many dialects. » dit-il. On se présente, on se serre la main et on parle de choses et d’autres en avançant sans hâte. Il est en Italie depuis six mois, n’avait aucun italien en arrivant, pourtant il comprend tout ce qui se dit. Je ne peux pas en dire autant avec mes méthode Berlitz et nombres de dictionnaires que j’ouvre un peu tous les jours. L’italien lui vient avec la vente de ces caleçons. Un type sort du magasin devant lequel on s’est arrêté. Il fait signe à sa femme avant de s’adresser à David. Je ne saisis pas tout ce qu’il lui dit, mais il parle de tapage et que les carabinieri viendraient immédiatement. Je n’aurais pas deviné à son ton qu’il le menaçait. S’il se remet à faire du bruit comme hier, il appellerait les carabinieri. David explique qu’il n’était pas là hier. Le type arrête les accusations qu’il faisait sans animosité et s’excuse sans gentillesse. On se déplace de quelques pas pour ne pas être devant cette entrée et David continue à me raconter son histoire.
Ils étaient vingt à quitter Abuja dans une Jeep. Après le Niger, ils ont traversé le désert en s’accrochant tant bien que mal aux deux potos vissées sur la structure de la camionnette. Vingt à faire tanguer l’essieu en alternant entre des positions plus ou moins précaires. Penchés dans le vide, ceux sur le bord s’agrippent fermement à une ou deux mains, parfois vingt minutes à la fois. Dans les positions plus sécuritaires du centre, on a le désavantage d’étouffer entre deux corps suintants. Les huit places assises sont réservées aux femmes qui cèdent volontiers leurs prérogatives pour laisser les hommes somnoler. C’est ainsi que jour et nuit ils ont roulé. Deux chauffeurs alternaient. On ne s’arrêtait qu’à certains points convenus pour faire des provisions de gaz et d’eau. Un soubresaut violent sur la route les faisait parfois se bousculer comme dans un jeu de quilles et le dernier du bord tombait. D’autres fois, l’un d’eux somnolait debout et sa prise s’amollissait. Cédant à la fatigue, il arrivait qu’on lâche prise et si on ne se rattrapait pas assez vite on tombait sur la route. Quand cela arrivait et que les autres réussissaient à alerter le chauffeur assez vite, ce dernier s’arrêtait et faisait demi tour pour ramasser le malheureux. Si le blessé était encore vivant, on le soulevait à quatre et on l’assoyait sur un des sièges sans le soigner, car les conditions ne le permettaient pas. Il fallait continuer à rouler bon an mal an. Lorsque la personne tombée avait moins de chance et semblait morte, le chauffeur prenait les autres à témoin pour confirmer qu’il n’y avait plus rien à faire. Musulman, il faisait une prière avant de le couvrir de sable à quelques mètres de la route, sans lui vider les poches, sauf bien sûr s’il était accompagné. Quand le trépassé s’était lié d’amitié avec un des passagers, ce dernier cherchait une adresse pour prévenir la famille du défunt, mais on n’insistait pas beaucoup là-dessus. On consolait cet ami récent. Certains, comme le chauffeur marmonnaient une prière, mais personne ne versait de larmes pour le pauvre égaré. Pendant quelques heures suivant ces incidents tout le monde restait éveillé en silence. C’est le mieux qu’on pouvait comme marque de respect. Il y avait de grands cylindres d’eau dont on se servait parcimonieusement, surtout quand le soleil était au plus chaud. L’eau s’évaporait si on laissait le contenant décapsulé trop longtemps, et on se faisait regarder de travers par les autres. Au bout de deux semaines, on est arrivés en Lybie. Comme il y avait la guerre, on évitait tout contact avec les gens armées. Il s’agissait de rester là le moins longtemps possible pour ne pas dépenser le peu qu’on avait. Il n’était pas difficile de trouver le contact recommandé pour la suite du périple. Si on ne le localisait pas assez vite, on devait se fier à ceux qui nous approchaient. C’est un circuit fait de segments isolés mais interdépendants, ou chaque maillon a besoin du suivant et du précédent pour survivre. Les passagers de la Jeep s’étaient tous dispersés à l’arrivée mais on avait pour la plupart la même destination, c’est à dire l’Italie. C’était chacun pour soi, mais on finissait par se croiser.
Le type qui a approché David pour la traversée en bateau l’a assuré qu’il l’avait fait plusieurs fois sans problème. Il fallait montrer les 300 dollars U.S. que ça coûte. On fixait un lieu et une heure. Cent dollars à l’avance, et deux cent à l’embarquement. Il n’y avait pas de négociation et toute l’affaire était convenue en cinq minutes. À 4 :30h du matin, deux jours plus tard, David était surpris de voir qu’il y avait soixante personnes toutes prêtes à s’embarquer. Des femmes, des enfants, quelques vieux mais surtout de jeunes hommes dans la vingtaine. On ne parlait pas beaucoup. Tous savaient le risque encouru de voyager en haute mer. On avait entendu des histoires de bateaux chavirés, mais il était trop tard pour reculer. Il faisait froid et certains n’avaient pas de quoi se couvrir. Tout ce qu’ils possédaient au monde était visible et mis à nu face aux éléments à la merci desquels ils se trouveraient. Malgré la dureté de la situation, il y avait des boute-en-train sur le bateau et par moment on se serait cru dans un camp de vacance. Ceux qui blaguaient étaient jeunes et désinvoltes, mais même eux fronçaient souvent les sourcils. La traversée ne dura que deux jours. Beaucoup moins longue que les deux semaines en Jeep, elle était plus difficile. Dans les premières heures après le départ, les estomacs les plus fragiles ont capitulés. Bientôt, en haute mer, avec des vagues hautes comme des montagnes plusieurs tournaient la tête pour vomir. Comme il n’y avait pas de prise où se tenir, on risquait à chaque lame d’être éjecté hors de sa place. Le premier à tomber à l’eau était un gamin qui s’est levé au mauvais moment pour pisser. Avant qu’on ait pu le secourir, il était couvert par les ondulations marines. On le voyait émerger et essayer de nager vers le bateau, mais il s’éloignait petit à petit. On connaissait tous la consigne. En tombant à l’eau, on était perdu. Risquer la vie de plusieurs pour en sauver un était hors de question. En deux jours, on a vu plusieurs personnes chuter. Chaque fois, on regardait leurs yeux paniqués disparaître dans les flots. Chacun se recueillait et priait son dieu. Impossible de savoir si on priait pour ceux tombés ou si on suppliait de ne pas être le prochain. Ici, il n’y avait pas de blessé. On était soit faible ou mort, sans autre option. Sur les soixante personnes entassées sur le bateau au départ, cinquante quatre ont abouti sur la rive italienne. Aucun de ceux-là n’était particulièrement heureux, par ce qu’ici ce n’était que le commencement.
Là-dessus, J’ai offert à David de prendre un café avec moi. À sa manière d’hésiter, j’ai compris qu’il préférait prendre l’argent du café. Le camion de recyclage passait. Il faisait un boucan fou en ramassant le verre. On s’est déplacé un peu sans que David n’atténue l’attention qu’il me portait. Ses yeux ne cherchaient pas de potentiels clients, même s’il n’espérait plus rien de moi. _« Mais qu’attends-tu de l’avenir? » Demandai-je. _« M’en aller d’ici, il n’y a pas d’argent en Italie. » _ « Où est-ce que tu veux aller? » _« Au Canada peut-être.» Il m’avait expliqué qu’il faisait juste assez d’argent pour payer son lit dans une chambre à la station Termini, qu’il partage avec d’autres réfugiés. Cent cinquante Euros par mois, plus les dépenses pour la bouffe quotidienne ne lui permet aucune économie. C’est comme ça un mois après l’autre. Mais comment pense-t-il s’en sortir? Ils ont organisé une loterie là où il habite. Ils mettent chacun cinq ou dix Euros quand il peuvent et le gagnant emporte la cagnotte. Un ou deux mille Euros avec quoi commencer une nouvelle vie. C’est la seule porte de sortie. Il est pourtant ébéniste de métier. Il dit que chez lui, il faisait de belles chaises solides et des meubles, mais ici personne ne l’engagera sans papier. Alors il continue d’acheter des caleçons et des chaussettes et de les vendre sur la rue. Face à l’impatience des passants, il ne se lasse pas de sourire. Les carabinieri le tolèrent sans lui coller d’amende. Il me répond là-dessus en riant à voix haute, n’ayant rien à perdre, disant qu’il ne pourrait pas payer de toute façon. Quand ils l’accostent, ils ne confisquent rien. Ils lui ordonnent de ranger son matériel dans son sac, puis lui tournent le dos. Il les laisse s’éloigner, change de rue et recommence sa sollicitation sans trop perdre de temps. Plusieurs heures sans vente est un repas en moins. Ce qui est frappant avec David, c’est qu’il n’est ni morose, ni démoralisé, ni fatigué, ni ne semble particulièrement envieux de la vie de ceux qui sont en règle. Malgré ce qui lui manque, il apprécie ce qu’il possède: sa jeunesse, sa force, sa santé. Il peut marcher, il peut apprendre, il peut rigoler. Chaque repas est une bénédiction et chaque journée un accomplissement. Il prie et la vie est devant lui. La force et l’espoir lui viennent sans doute de plus grandes misères qu’il a vues chez d’autres. Peut-être est-ce la cruauté de l’éphémère ou la brutale et imprévisible fin qui guette à chaque tournant, comme celle de cet enfant qu’il voyait plaisanter et rire un moment, et l’instant d’après basculer hors du bateau pour être avalé sans recours par les vagues impassibles.










